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L’art vidéo de Bill VIOLA ou la pensée par l’image – GRAND PALAIS– Paris

Où les images disent plus que les mots, le culte de l’image révèle ce qui est, et non ce qui apparaît. Avec Bill Viola, l’image est plus diction que vision. Elle n’est plus un écran qui masque le vrai, mais l’écran par lequel nous accédons au vrai. L’image comme la médiation de la vérité, certes oui, mais seulement par le déchiffrement qu’elle impose.

Cet impératif nous est donné dès le début de notre pérégrination dans l’art vidéo de Bill Viola par cette performance intitulée The Veiling : deux projections vidéo au travers de neuf grands voiles suspendus. Ne serait-ce pas une métaphore de la connaissance ? Cette performance fait en effet écho, semble-t-il, à la représentation antique de la nature sous les traits d’une femme voilée. Ce voile symbolise notre ignorance à l’égard de la nature, et le dévoilement, la connaissance progressive de ce qu’elle est.

Cela n’est pas sans rappeler la philosophie platonicienne, et en particulier l’art du dialogue pratiqué par Socrate afin de faire remonter la pensée du divers sensible à l’unité intelligible. Connaître, c’est savoir retrouver l’essence des choses sensibles en procédant par étape à partir du cas particulier concret jusqu’à la définition abstraite. Chaque voile est une étape à passer, une apparence à défier, une marche à monter dans l’ascension vers ce qui est, et c’est en contournant The Veiling que nous apercevrons mieux, outre la succession des neuf voiles, le long processus de la connaissance.

Ce surgissement d’un monde parallèle, celui du rêve, celui de la folie, celui de nos désirs, ou celui du réel lui-même, le réel qui nous a échappé, est partout tangible dans l’œuvre ici présentée de Bill Viola. Il culmine dans Les rêveurs, ces hommes, femmes et enfants vêtus de leur quotidien, mais immergés. Le flou ruine leur contour. Ne s’agirait-il pas ici d’une métaphore de l’immersion dans une eau qui nous noie, plus qu’elle ne nous purifie, métaphore d’une réalité qui nous brise, plus qu’elle ne nous réalise, le point de départ du rêve d’un ailleurs ? Ce surgissement est poussé à son paroxysme dans Le sommeil de la raison, où l’image devient simulacre, c’est à dire qu’elle se nie en tant qu’image en se donnant comme le modèle lui-même. Dans une pièce, sont installés un buffet, un vase, une lampe, une horloge et un bouquet de roses artificielles. Des images vidéo sont projetées sur trois murs : on suspend la raison et on contemple d’autres dimensions.

L’image est le véhicule d’une chose qu’il faut trouver au delà de l’image elle-même, et il est dans la nature de l’image de nous y conduire. Dans ce contexte, l’image n’est pas perçue comme la représentation plus ou moins parfaite de quelque chose, comme la copie plus ou moins conforme d’un modèle qui lui serait chronologiquement antérieur et ontologiquement supérieur. Bill Viola nous fait penser l’image en dehors de la pure logique de la ressemblance. Les images sont d’autant plus parfaites qu’elles sont moins ressemblantes, l’essentiel étant qu’elles expriment leur modèle plutôt qu’elles ne le réceptionnent.

Surrender, un dyptique  vidéo projeté sur deux écrans plasma, traduit cette problématique. Sur chaque écran apparaît le reflet mouvant d’un visage. Sur l’un, c’est celui d’un homme. Sur l’autre, c’est celui d’une femme. Les deux écrans sont disposés de manière à pouvoir se refermer l’un sur l’autre comme un miroir de poche. En fin de compte, l’image de l’homme et celle de la femme pourraient se fondre l’une dans l’autre, l’homme et la femme s’exprimant l’un l’autre dans la même attitude.

Face au paradoxe d’une image qui nous démontre autre chose que ce qu’elle nous montre, nous sommes loin de l’image désavouée comme un mode de pensée dégradé, inadéquat et trompeur … à condition de savoir lire l’image. 

Par Amélie COLELLI 

 

The Sleep of Reason by ©Bill Viola

The Sleep of Reason by ©Bill Viola

The Sleep of Reason by ©Bill Viola

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