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Des artistes dans la cité/#2 Passerelle artistique : étrange paradoxe – MUCEM – Marseille

Cette exposition du MUCEM, 2ème volet DES ARTISTES DANS LA CITE est aujourd’hui terminée, mais cet article me permet de saluer des artistes qui forgent un art que j’aime#2 Passerelle artistique : étrange paradoxe : une promenade dans un art qui n’a rien du bling bling et de monumental, un art qui nous en met plein la tête plutôt que plein les yeux. Ce qui le rend possible, c’est le paradoxe. Pourquoi donc ? Parce que l’artiste met le doigt sur ce que le politiquement correct cherche à dissimuler. Il révèle ce qui se trouve à l’écart de la norme, et en jouant ainsi avec le paradoxe, il crée une passerelle vers ce qui est, plutôt que vers ce qui apparaît. L’image est par elle-même un paradoxe, et cette exposition fait naître une réflexion sur la fonction de l’image dans la société marocaine en particulier et dans toutes les sociétés en générale.

Dans Lettre au roiMohammed LAOULI filme une femme qui se sauve de sa condition par l’écriture. Il filme son texte et sa main en train d’écrire, jamais son visage, comme si son identité ne tenait qu’à l’écriture : 1er paradoxe, celui des exclus et de leur lutte contre l’effacement. Qui aurait fait de l’écriture une raison de subsister, une passerelle vers ce qui donne du sens à l’existence ? Et qu’importe que le roi lise ces lettres…

Pour autant qu’un musée…: par quels mots poursuivre ce début de phrase qui intitule la vidéo HD et super 16 de Martine DERAIN ? Pour autant qu’un musée en parle, ces récits d’hostilité et d’hospitalité (2ème paradoxe) sont des fragments d’art, autant que de mémoire. Il faut mettre l’art au service de la mémoire, tel est le message. Que serait l’histoire de Marseille sans ces images (film, peinture, dessin) et sans ces mots (récit, roman, poésie) qui en sont des vecteurs. Des films, celui du bateau « Avenir » venant de Tunisie, celui du Ministère du Travail et de la Sécurité sociale au pied du fort Saint-Jean, celui d’une manifestation pacifiste de vieux travailleurs immigrés pour le maintien de leurs droits, celui de personnes libres de leur mouvement sur une plage de Casablanca, enfin des photos d’ouvriers du Maghreb prises à Marseille au moment de la reconstruction suite à la seconde guerre mondiale sauvées des archives de la ville au nom de la mémoire… pour que le souvenir devienne mémoire et que la mémoire imprègne l’histoire. Un témoignage résume à mon sens le message de cette vidéo de 40 minutes. C’est celui d’un jeune marocain qui regrette l’absence de la photographie dans la culture marocaine. Comment pourrons-nous nous souvenir de ces hommes venus construire Casablanca ? Quel souvenir cette ville peut-elle en garder ? Il ne nous reste plus qu’à en parler ou qu’à l’écrire.

Younes BABA-ALI projette un long travelling d’images qui s’intitule Maroc de demain. 4 minutes et 50 secondes nous transportent dans un monde occidentalisé à l’extrême, comme une modernité idéale où le confort et l’opulence règnent de toute part, 4 minutes et 50 secondes qui débouchent sur une étendue aride et désertique où le vent règne en maître : 3ème paradoxe, le contexte sociopolitique du Maroc aujourd’hui d’une part, les perspectives qui s’y projettent d’autre part. Mais quand bien même rien est impossible, l’idéal occidental avec ce qui l’implique en matière de consommation et de technologies, est-il le plus approprié ? Fait-il le bonheur de l’homme ?

Zone d’incertitude, une vidéo 16/9 de 10 minutes, montre un homme en train de peindre un bâtiment en ruine. Hassan DARSI propose ici une allégorie de l’inertie et nous enseigne qu’au Maroc, comme ailleurs aussi, il faut sauver la façade, même si derrière il n’ y a plus rien.

Le paradoxe de l’image atteint son paroxysme et son évidence dans A Guide to Trees for Governors and Gardeners. Ce film met en scène un convoi politique (une voiture encadrée de motos) qui traverse un village qui se refait pour l’occasion une beauté (façades repeintes, fleurs aux balcons, installation de mobiliers et de décors urbains). Or, suite au passage du convoi, le village reprend son visage habituel avec ses façades décrépies, ses fleurs fanées et la disparition, tout au moins le repli, de tout mobilier urbain et décoratif. Yto BARRADA nous enseigne que dans ces conditions, le pouvoir politique est une absurdité. De même, tout ce qui va à son encontre est proscrit. L’hypocrisie remplace la liberté.

Ce fut une exposition très intéressante sur les paradoxes à l’œuvre dans la société marocaine. En se focalisant sur des absurdités et des contradictions, les images sont devenues pédagogiques. Elles nous rappellent à nous contemplateurs, leur pouvoir initial de manipulation.

Par Amélie COLELLI

 

©Mohammed Laouli

©Mohammed Laouli

©Mohammed Laouli

©Mohammed Laouli

©Martine Derain

©Martine Derain

 


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